Je crève de chaud sous les toits de mon appartement parisien. La canicule est absolument insupportable. Ma seule véritable motivation pour me traîner jusqu’au cinéma ce jeudi soir était la promesse d’une salle climatisée. Mais honnêtement ? J’aurais largement préféré fondre sur mon canapé plutôt que de subir le crash industriel qu’est le diptyque La Bataille De Gaulle (L’Âge de fer et J’écris ton nom).
Le film La Bataille De Gaulle mérite-t-il vos 15 euros et 5 heures de votre vie ? Absolument pas. Gardez votre argent. Antonin Baudry a pris l’une des périodes les plus viscérales de notre histoire pour la recracher sous la forme d’une vulgaire checklist Wikipédia.

Le “Marvel Cinematic Universe” de Vichy : Quand Pathé panique
Pathé voulait son Avengers: Endgame de la résistance française. Ils ont balancé un budget faramineux estimé entre 85 et 100 millions d’euros pour cette fresque. Le résultat ? Une campagne marketing terrifiée et illisible. Des affiches tellement ternes qu’on peine à comprendre de quoi parle le film, et des titres à rallonge d’une prétention folle.
Mais le vrai naufrage réside dans leur stratégie de distribution. Sortir les deux parties à un mois d’intervalle était déjà un suicide commercial. Puis, voyant le bide intersidéral de la première partie — à peine 300 000 pauvres entrées en première semaine — le studio a totalement paniqué. Ils ont avancé la sortie du second volet en catastrophe pour gratter les miettes de la Fête du Cinéma.
Et pour attirer la jeunesse ? L’équipe promo a touché le fond en publiant des montages TikTok du Général avec du Jul en fond sonore (“En bande organisée”). Pathétique. Une véritable insulte à la gravité du sujet.
De Gaulle ou Superman ? Une propagande absurde
Ne vous méprenez pas : Simon Abkarian livre une performance vocale et physique absolument monstrueuse. Il a parfaitement capturé la raideur, la diction maniaque, et l’égo surdimensionné du Général de Gaulle. Il apprend l’anglais à l’écran, travaille sa posture, et écrase la pièce de son charisme.
Mais le script le sabote complètement. Les scénaristes ont transformé De Gaulle en une divinité invincible. C’est de la propagande stalinienne déguisée en cinéma.
Dès la scène d’ouverture, le Général contourne l’armée française en déroute dans sa petite voiture. Un char allemand les braque. Que fait De Gaulle ? Il tend simplement le bras et indique à son chauffeur la trajectoire exacte pour esquiver les obus. Quoi ? Et ça continue. Lors d’un atterrissage d’urgence catastrophique où tout l’équipage hurle de terreur, lui reste figé, stoïque, agrippé à son siège sans même cligner des yeux. Plus tard, on le retrouve planté seul, au milieu d’une rivière en Afrique, fixant des éléphants dans une métaphore visuelle d’une lourdeur insoutenable.
Il ne saigne pas. Il ne doute pas. Même les moustiques refusent de le piquer avant qu’il n’attrape le paludisme.

Un casting cinq étoiles pour des pancartes en carton
Le film empile les génies du cinéma français pour s’en servir comme de simples éléments de décor. Benoît Magimel ? Cinq répliques où il se contente de froncer les sourcils en uniforme. Karim Leklou ? Coincé avec un accent douteux franco-polonais dans un rôle d’assistant glorifié qui ne sert strictement à rien. Niels Schneider s’en sort un peu mieux dans le rôle de Leclerc, mais c’est le minimum syndical.
L’introduction de Jean Moulin dépasse l’entendement. C’est un caméo Marvel d’un mauvais goût absolu. Le gars apparaît avec son célèbre chapeau et son écharpe, exactement comme si Tony Stark débarquait dans la pièce pour annoncer l’Initiative Avengers. Zéro subtilité. Zéro émotion. Juste du fan-service historique bas de gamme.
La géopolitique réduite à des stations de métro
La représentation des colonies et des alliés étrangers est une véritable insulte à l’intelligence du spectateur. Ils débarquent en Afrique, et soudainement, sans aucune négociation complexe, les pays rejoignent la France Libre. C’est expédié. C’est le Lawrence d’Arabie du pauvre. On a droit à de rares plans sur des tirailleurs sénégalais, une micro-séquence sur le racisme dans l’armée, puis on passe à autre chose.
La bataille de Bir Hakeim ? Un désastre technique et narratif. Dans la réalité, 3 723 Français ont tenu tête à 35 000 soldats de l’Axe pendant 15 jours effroyables, à court d’eau et de munitions. À l’écran ? Le réalisateur se contente de coller un texte “7ème jour” sur un mur noir. Vous ne ressentez ni la faim, ni le temps qui passe, ni l’enfer des tranchées. Les effets spéciaux sont honteux pour un budget pareil. Les chars sont filmés de loin à travers des jumelles pour cacher la misère des CGI, et les affrontements navals vous arrachent littéralement les yeux.

La Romance Artificielle et le Massacre de l’Histoire
Regardons la vérité en face. Les studios pensent apparemment que le public moderne est trop stupide pour s’intéresser au patriotisme pur. Il leur faut absolument une sous-intrigue amoureuse bidon pour justifier l’engagement d’un personnage.
Prenez Fernand (inspiré du véritable Fernand Bonnier de la Chapelle, le jeune homme de 20 ans qui a assassiné l’amiral Darlan). Au lieu d’explorer la naïveté et la ferveur féroce de cette jeunesse sacrifiée, le film lui colle une romance forcée avec “Livia”.
Sauf que Livia n’a jamais existé.
Le personnage incarné par Anna Maria Vartolomei est une pure invention scénaristique, soi-disant un mélange de grandes figures féminines de la résistance (comme Germaine Tillion ou Lucie Aubrac) qui ont combattu dans l’ombre. Dans les faits ? Elle est réduite à une simple béquille romantique. Deux micro-scènes de flirt insipides, et paf, Fernand est prêt à mourir pour la France. C’est non seulement un manque de respect envers l’histoire de Jean Moulin — qui travaillait bien avec des femmes fortes comme sa sœur Laure ou Colette Pons, mais n’avait pas de “Livia” comme bras droit — mais c’est surtout d’un ennui mortel.
Quand Fernand meurt enfin à l’écran, je regardais littéralement ma montre dans la pénombre de la salle, espérant que la scène se termine. Zéro émotion.

L’Exception Churchill : Le Seul Éclair de Génie
Au milieu de ce naufrage industriel, il y a une chose qui fonctionne. Une seule. La dynamique toxique, fascinante et respectueuse entre De Gaulle et Winston Churchill.
C’est là que réside le véritable film qu’Antonin Baudry voulait réaliser : un thriller politique en huis clos. Churchill admire le courage du Général, mais son arrogance et son nationalisme obtus le rendent complètement fou. Et de l’autre côté de l’Atlantique, Roosevelt déteste viscéralement De Gaulle. Le président américain refuse de reconnaître sa légitimité, considérant la France comme un simple territoire vaincu qu’il compte administrer lui-même avec des préfets américains et de la fausse monnaie fraîchement imprimée.
Il y a d’ailleurs ce moment fugace — et étrangement brillant — où la propre femme de Churchill se comporte comme une fangirl absolue face à De Gaulle, flirtant presque avec lui sous le regard exaspéré de son mari. C’est drôle, humain, et étonnamment subtil.
Mais bien sûr, Pathé ne pouvait pas se contenter d’un drame psychologique. Il fallait tout gâcher avec des batailles ratées.
Des Héros Réduits à des Autocollants Panini
Le diptyque souffre d’une maladie grave : il veut absolument cocher toutes les cases de la Seconde Guerre mondiale sans jamais prendre le temps de s’y attarder.
Vous vous souvenez des 128 hommes de l’île de Sein qui ont quitté leur terre bretonne pour rejoindre Londres ? C’est expédié. Et cette femme incroyable au volant de la voiture du général Koenig à Bir Hakeim ? C’est Suzanne Travers, une ancienne championne de tennis anglaise devenue ambulancière (et amante de Koenig), jetée dans le cadre sans aucune vraie profondeur psychologique. Le Général Giraud ? Juste une marionnette des Américains posée là comme un simple obstacle scénaristique.
Même la libération de Paris est traitée de manière scandaleuse. Oui, on voit brièvement La Nueve — cette 9e compagnie composée de républicains et d’anarchistes espagnols avec leurs chars nommés Teruel et Guadalajara —, ceux-là mêmes qu’Eisenhower a laissé filer vers Paris en désobéissant directement à Roosevelt. Mais l’événement entier est filmé à travers trois pauvres fenêtres de la Monnaie de Paris.
Les figures historiques ne sont plus des êtres humains. Ce sont des autocollants Panini que le réalisateur collectionne à la va-vite pour remplir son album avant le générique de fin.
Pathé croit sincèrement qu’il suffit de balancer 80 millions d’euros, d’afficher des noms illustres de notre histoire, et d’imiter grossièrement les blockbusters hollywoodiens pour raviver le cinéma français. C’est prendre le public pour des idiots.
Gardez vos 15 euros. Lisez un livre d’histoire.